LE BOURREAU (EL VERDUGO)

affiche Le boureauFilm de Luis Garcia Berlanga
(Comédie dramatique – Espagne – 1965 – 1h28 – V.O.S.T.)
Avec: Maria Isbert, Julia Caba Alba, Nino Manfredi …

Jose Luis, employé aux Pompes Funèbres, épouse Carmen, la fille d’Amadeo, un ancien bourreau proche de la retraite. Celui-ci se voit accorder la concession d’un appartement moderne qui remplit de joie le jeune couple, mais pour l’obtenir, il faut que son gendre reprenne son travail de bourreau…

« Après les reprises en salles de Mort d’un cycliste de Juan Antonio Bardem et de La Chasse de Carlos Saura, Tamasa Distribution continue de remettre en lumière des pièces d’une période ambiguë du cinéma espagnol, les années 1950-60. Alors que la censure franquiste veillait, ces films et quelques autres, influencés par le néoréalisme italien, la défièrent en formulant subtilement, à défaut d’une critique ouverte du régime, celle des fondements de la société bourgeoise qui le soutenait. […] Corrosif, Le Bourreau l’est parce que son action se fait dans la durée, farce macabre dont l’humour jamais relâché se fait perfide pour devenir de plus en plus amer. Le nom du titre est à prendre au sens propre : il s’agit bien de l’exécuteur des hautes œuvres – le garrot – de la cour de justice de Madrid, poste successivement occupé par deux personnages. La séquence d’ouverture nous présente le premier sortant de la prison où il vient d’accomplir sa besogne : Amadeo, petit vieux à béret, affable et d’apparence tout à fait anodine (joué par l’excellent José Isbert), causant formalités de paiement et évolution des mœurs, à tel point que même sa sacoche de travail pourrait aussi bien contenir des outils de plombier. Soit l’image d’un artisan zélé et bien fréquentable, faisant mine d’ignorer le mélange de répulsion (pour le rôle qu’il endosse) et de fascination (pour la mort qu’il administre) qu’il inspire partout où il passe, même chez ses proches collaborateurs. Le Bourreau n’est pas seulement le portrait d’un homme attaché à bien faire son horrible travail, mais aussi celui d’une société gangrenée par cet indéfectible compagnon du conservatisme rétrograde qui la sous-tend : la honte, y compris celle de ses propres stigmates. Carmen, la fille d’Amadeo, désespère de trouver un mari, les hommes fuyant quand ils apprennent qui est son père. Et il y a José Luis (rendu pathétique et déchirant par Nino Manfredi), célibataire vivant chez son frère et son infecte belle-sœur, et que son travail de fossoyeur n’aide pas non plus à trouver l’amour. Les jeunes pestiférés se rencontrent et se plaisent, à la faveur des relations de travail des deux hommes ; mais le bonheur sincère ne sera pas au rendez-vous, la pression sociale empoisonnant les perspectives de chacun. Soumise aux impératifs sociaux, Carmen pousse José Luis à un mariage rapide pour officialiser leur union et surtout l’enfant qu’elle porte déjà. Mais le pire échelon est franchi peu de temps après : pour conserver l’appartement qu’Amadeo et le couple ont obtenu en trichant sur leurs conditions d’éligibilité, José Luis, plus que jamais pris au piège par sa femme et son beau-père, est contraint à reprendre le sinistre poste de ce dernier à présent à la retraite. Lui qui rêvait d’aller exercer la mécanique en Allemagne se voit peu à peu, malgré de vaines tentatives de fuite, enchaîné à une condition de serviteur dictée par une société où le sens du devoir n’est que le paravent d’une hypocrisie sans limites. L’ironie amère du constat sur l’iniquité du système ne saurait assurer à elle seule la force dénonciatrice du Bourreau. Celle-ci tient dans l’honnêteté du regard jamais verrouillé, toujours attentif à l’humain, de Luis García Berlanga. Sa caméra se tient à hauteur d’homme, explorant l’espace dans des plans confinant souvent au plan-séquence pour suivre fidèlement les mouvements des hommes comme pour embrasser d’un coin à l’autre le petit théâtre de l’absurde qui se joue. Elle n’opprime jamais ses personnages, ni ne les rend ridicules, ni ne fait valoir une hypothétique supériorité sur eux, mais ne perd pas une miette de leurs simagrées qui, si drôles qu’elles puissent être, n’en participent pas moins à un révoltant état des choses. Il y a dans ce regard l’évidente humanité de celui qui reconnaît ses semblables, mais peu de bienveillance et encore moins de complaisance. Ainsi José Luis, le vrai protagoniste du film, n’est-il pas épargné. Si le second bourreau est à la fin une victime, c’est surtout de la confrontation de sa propre lâcheté à un système qui n’a cure de ses atermoiements. José Luis n’a rien du courageux opposant à la peine capitale : s’il refuse – en vain – de succéder à Amadeo, ce n’est pas par conviction, mais par un dégoût pas différent de celui qui pousse les honnêtes gens à éviter le bourreau et sa famille – parce que comme les autres, il ne veut pas se salir les mains. Et quand ses cris de protestation ne suffisent pas, il ne lui reste que de minables excuses, suppliques et tentatives de fuite, tandis que son machiavélique beau-père le retient par des promesses en l’air (« ils vont le gracier », « tu pourras démissionner une fois sur place », etc.). Plus que par le carcan social, le jeune homme est condamné par sa propre mollesse, éclatante quand on passe d’une séquence de protestation à une suivante où il profite sans vergogne des avantages de son nouveau statut, son bel appartement, son voyage à Majorque… Au fond, le sort de José Luis rappelle un peu celui de Josef K. dans Le Procès de Kafka, en tout cas dans l’adaptation du roman par Orson Welles. Trop compromis avec leurs systèmes respectifs pour espérer échapper aux destins que ceux-ci leur réservent, Josef K. et José Luis ne peuvent manifester leur désapprobation que par de pathétiques brassages d’air. La loi est formelle et impitoyable : un nœud coulant ne se resserre que sous le poids du pendu. Et la bienveillance hypocrite de l’ordre social de l’accompagner jusqu’à la fin, avec une ironie cruelle. Tandis qu’à Majorque on le traîne hystérique jusque dans la cour où il officiera quoi qu’il en coûte, son chapeau de touriste tombe à terre ; fatalement, au dernier moment, alors qu’il a disparu du plan avec le condamné comme s’il l’avait rejoint, quelqu’un a l’idée saugrenue de retourner ramasser le couvre-chef pour le lui rendre. Réquisitoire contre la peine de mort ? Le Bourreau est plus fin que cela : il resitue cette pratique comme un rite défendu par l’ordre établi, en dépit de l’humanité et du bon sens. Attaque contre la société franquiste ? Là encore, si celle-ci est réelle (même l’Église en prend pour son grade, avec cet aumônier de prison portant d’inquiétantes lunettes noires), la lecture par le prisme de l’actualité ne suffit pas. Les turpitudes et la compromission du peuple aspirant à l’ordre, sa lâcheté face à l’évidence de celles-ci : difficile de ne pas y voir des stigmates de toute société empreinte de certitudes bourgeoises, qu’elle soit démocratique ou autoritaire. Le film de García Berlanga s’extrait ainsi du contexte qui l’a suscité pour témoigner d’un mal social qui nous interroge tous. »
Benoît Smith – Critikat.com

Séances

Vernoux (espace culturel Louis Nodon)
dimanche 21 décembre à 20h30
lundi 22 décembre à 18h

Lamastre (centre culturel)
mardi 23 décembre à 20h30

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