WINTER SLEEP

affiche Winter sleepFilm de Nuri Bilge Ceylan
(Drame – Turquie – 2014 – 3h16 – V.O.S.T.)
Avec: Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ …
Palme d’Or, Cannes 2014

Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements…

« Un gamin aux yeux sombres jette une pierre sur la vitre de sa voiture et Aydin se demande pourquoi. Oui, bon, d’accord : quelque temps auparavant, il avait fait saisir par un huissier les maigres biens du père de l’enfant, pour cause de loyers trop longtemps impayés. Mais quoi, il avait, pour lui, le droit et la loi. Devait-il, sous prétexte qu’il était riche, se faire plumer par un provocateur alcoolo, tout juste sorti de prison ?… Aydin est un homme qui se dit, se veut, se croit raisonnable. Logique. Juste. Dans cette petite ville de Cappadoce, en Anatolie centrale, où les maisons, encastrées à même la roche, ressemblent à un étrange et inquiétant décor de théâtre, il tient un hôtel pour touristes, fans d’exotisme : l’Othello. Car, de longues années, il a été comédien célèbre et, selon lui, talentueux. Fier, en tout cas, de n’avoir jamais accepté de se compromettre dans de stupides séries télévisées. Et voilà que cet homme fait, bien fait, peut-être surfait, va, sous nos yeux, doucement se défaire. Avec ce film long et dense, dont l’intensité ne faiblit pas une seconde, Palme d’or incontestable du récent festival de Cannes, Nuri Bilge Ceylan poursuit — comme pouvait le faire Ingmar Bergman, l’un de ses maîtres — une oeuvre de moraliste. « Je m’intéresse à tout ce qui se dérobe, dit-il, au monde intérieur des individus, à leur âme, à la manière dont ils se lient ou s’opposent. Les questions que se pose le grand mélancolique que je suis sont celles qui nous travaillent de toute éternité. » Dans Les Climats (2007), il scrutait, déjà, un couple en pleine rupture et l’on avait l’impression, par la méticulosité de sa mise en scène, de n’avoir jamais contemplé d’aussi près l’éclatante lumière des corps et l’inexorable étiolement du désir. Dans Winter Sleep, ce sont les âmes qu’il fouille, qu’il fouaille avec une lucidité, une dextérité qui pourraient passer pour du sadisme, si son regard n’était constamment éclairé par la bienveillance. Tout ce que l’on tait, tout ce que l’on cache, tout ce que l’on sait de l’autre sans vouloir le dire, tout ce que l’on pense de soi sans pouvoir se l’avouer, il nous le révèle, là, peu à peu… Notamment lors des deux grands affrontements (une vingtaine de minutes chacun) du héros avec sa soeur, puis sa jeune femme, que Nuri Bilge Ceylan filme le plus simplement du monde : de simples champs-contrechamps dans une pénombre où seuls les visages deviennent des taches de lumière. C’est la leçon des plus grands — Bergman, encore, mais aussi Alain Resnais : pas besoin de faire les pieds au mur avec la caméra quand ce qu’on dit est essentiel, quand ce qu’on montre devient primordial. L’épouse reproche à Aydin sa condescendance. La soeur, sa suffisance. « Ah, si seulement j’avais ta capacité d’aveuglement ! » lui lance-t-elle. Elle a longtemps cru en lui, désormais, la voilà moqueuse devant les fausses valeurs morales qu’il prône, avec bonne conscience, dans les articles pontifiants qu’il écrit dans la feuille de chou locale. Elle s’amuse : « Tu continues de creuser là où d’autres ont déjà tout trouvé… » La plus grande faute d’Aydin — mais c’est une faiblesse très répandue — est d’avoir considéré ses partenaires de vie comme les figurants d’une pièce écrite à sa gloire. De les avoir méprisés s’ils tenaient mal leur rôle. Et de s’être replié en lui-même à la suite de cette déception. Toute sa vie, il s’est tenu résolument à l’écart. A côté des autres. Non par lâcheté, mais par dédain : pourquoi se mêler à des vies indignes de lui ? C’est sa suffisance que dénonce son épouse lorsqu’elle lui reproche de l’avoir, peu à peu, réduite à l’insignifiance. Et sa soeur, quand elle remarque le mépris tapi dans ses écrits. « Tu faisais notre admiration, lui dit-elle. Nous pensions tant que tu ferais de grandes choses… » On dirait Les Trois Soeurs… Tche­khov, bien sûr. Tchekhov, partout. Tchekhov, toujours. Dans Il était une fois en Anatolie, il s’était glissé dans l’un des personnages, un médecin comme lui, qui, insensiblement, accueillait en lui la miséricorde. Winter Sleep, inspiré par plusieurs de ses nouvelles, est tout imprégné de son désenchantement, de sa malice, de sa compassion. Même si, par moments, lorsque la violence s’y fait plus explicite, Tchekhov s’efface au profit d’un de ses confrères, russe lui aussi : la scène des billets de banque dans le feu évoque, évidemment, Dostoïevski (L’Idiot), Nastassia Philippovna et son geste d’orgueil qui lui permet — comme au père du gamin aux yeux sombres, ici — de retrouver une dignité et une pureté perdues. Ce film superbe, dont on ne sort pas indemne, qu’on emporte avec soi pour ne le quitter jamais, provoque, en nous, de la peur et de la mélancolie : angoisse totale à l’idée d’être liés, même de loin, à tous ces personnages en perte d’eux-mêmes. Et tristesse infinie de savoir qu’un jour ou l’autre, on ne leur ressemblera que trop. »
Pierre Murat – Télérama

Séances

Vernoux (espace culturel Louis Nodon)
samedi 30 août à 20h30
dimanche 31 août à 18h
lundi 01 septembre à 20h30

Lamastre (centre culturel)
jeudi 28 août à 20h30
vendredi 29 août à 20h30

Chalencon (salle polyvalente)
dimanche 31 août à 20h30

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